Hier, mardi, première journée
consacrée à l'installation et aux courses. Quelques aller-retour
entre le canal et la piazza Unità. Émilie prend un café au caffè
Specchi, elle a dévalisé l'office de tourisme et nous avons déjà
un programme bien chargé pour la semaine. Vernissages, conférences,
événements divers. Pour elle des cours de couture, de yoga et
d'italien, pour moi des cours de slovène. Ce soir justement, elle
nous a dégoté un spectacle dans une maison de la culture slovène,
à Grotta Gigante, à quelques kilomètres de Trieste : Come
diventare sloveni in cinquanta minuti. Le spectacle fait salle
comble. À la fois à cause des fiches que je dois faire pour gagner
quelques sous, de l'installation, des articles pour les colloques, et
d'autres choses, je n'ai pas encore eu le temps d'écrire un texte
auquel je pense depuis longtemps, et qui servirait de manifeste pour
des publications à Trieste : Pour une littérature mineure.
Ce
matin, la brume couvait la ville. Il
Piccolo
a publié assez vite d'assez belles photographies de cet événement
météorologique. Ce soir circulent aussi des vidéos. La limite
entre la mer et le ciel s'estompe et semble toujours disparaître. Je
n'aime pas la phrase de Chateaubriand :
« Le dernier souffle de l'Italie vient expirer sur ce rivage où
la barbarie commence. »
Et pourtant j'imagine qu'il y avait quelque chose d'assez vrai,
à l'époque, pour
lui, entre
l'architecture qui n'a rien – ou pas grand-chose – d'italien, le
karst derrière et au-dessus de la ville, la mer qui s'efface dans le
ciel. « Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous
un assez beau ciel, au pied d'une chaîne de montagnes stériles :
elle ne possède aucun monument. » Une impression de fin de
civilisation, non pas dans le temps, mais dans l'espace. Pas
seulement pour l'auteur du Génie
du christianisme.
Un
limes
romain ; une marche d'Empire. Si la ville est la fin d'un monde
(la fin de l'ouest occidental avant l'Europe centrale et, pour
beaucoup, l'orient), elle a longtemps été, comme principal port de
l'empire austro-hongrois, une ouverture, et comme un début... La
tangente de deux perspectives inversées. L'ordre architectural
répond à cette géométrie des civilisations. Mais il y a un
lyrisme de la temporalité qui est d'autant plus nostalgique
qu'il est méconnu, intime, presque secret. Les voyageurs de passage,
à les entendre, le sentent alors même qu'ils ignorent tout du
particularisme triestin.
Trieste oubliée.
Trieste est bleu-gris. Les
bâtiments eux-mêmes m'apparaissent d'un bleu pâle, un peu suranné,
que rehaussent pourtant à la fois l'assise de leur style et la
noirceur des pierres qui n'ont jamais été restaurées. Le bleu
pâle, me semble-t-il, de Sant'Antonio Taumaturgo au fond du Canale
grande, et la noirceur de la façade intérieure de la Casa dei
Rispiarmo dans la rue éponyme. C'est bien comme cela. Et les
restaurations sont si lentes et si nombreuses, qu'il n'est pas à
craindre qu'il en sera un jour autrement.
Ce matin, je cherche au hasard
des rues les librairies. Il me faut le Canzionere de Saba.
J'espère aussi tomber sur des perles que je connais pas. Tout ce que
je vois maintenant, je ne l'ai jamais vu avant. Je pouvais me
l'imaginer, mais c'est aussi différent de mon imagination qu'une
ville réelle l'est d'une autre. Je découvre la via XX settembre,
piétonne. J'observe les gens. J'écoute. Première librairie, plus
loin, via Torrebianca : c'est l'enseigne qui me guide,
Transalpina, Libreria internazionale Editrice.
(En écrivant cela, Calvino me
vient en tête.)
Ici, il y a tout pour Émilie :
des cartes, des guides, des livres volumineux et techniques sur les
sentiers du Carso (nous sommes repassés en fin d'après-midi
après un spritz sur le Canale Grande).
Je
m'attarde au
rayon consacré à la ville. Trieste, plus que n'importe quelle
ville, plus que Paris, plus que New York, plus que Rome même,
est un thème livresque. C'est
un personnage. Les vers de Saba si justes :
Trieste
ha una scontrosa
grazia.
Se piace,
è
come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore
Trieste
a une grâce
revêche.
Si il plaît,
c'est
comme un garnement âpre et vorace,
avec
des yeux bleus et des mains trop grandes
pour
offrir une fleur.
Tous les
livres qui ont été écrits sur Trieste ! Je ne peux que me
répéter cette phrase vide. Des livres divers, hétéroclites,
savants, poétiques, romanesques, historiques, une multitude
d'essais. Il faudrait plusieurs décennies pour lire tout cela, et
une vie pour savoir tout ce qui y est dit. Car l'Histoire qui est là
est une histoire qui nous est étrangère. Et je suis obligé
(malgré moi donc) de me sentir français devant l'ignorance, de la
part de la culture dont je suis issu, de tout cela. Cet orient
de toute chose (« à l'orient de l'orient de l'orient »,
comme a dit quelque part Pessoa, et qui s'applique si bien à
Trieste).
C'est vers la Slovénie que je
veux regarder. C'est la porte de la minorité éternelle. Une petite
porte vers un univers slave qui trouve sa limite à Vladivostok !
Entre le Canale Grande et la
Piazza Unità (dont l'absence d'article m'a d'abord déconcerté –
piazza dell'unità – et qui fait maintenant tellement sens),
il y a, comme il y a cent ou cent cinquante ans, tous et toutes les
bureaucrates des ministères, des banques, des chambres de commerce,
qui viennent et vont dans des tenues impeccables, mais sans style, de
leur office à la terrasse d'un café. Ça sent l'ordre vide et
l'argent sale. Ou l'ordre sale. Propreté crasseuse. Quelque chose,
néanmoins, de pittoresque, ou – encore, plus exactement – de
livresque. C'est (encore encore) Pessoa qui postule comme
bibliothécaire, et qu'on jette. Slataper qui peine à trouver un
emploi dans une banque austro-hongroise. Tandis que Svevo y fait une
tranquille carrière (tout comme Huysmans au ministère de
l'Intérieur). Cet ordre bureaucratique a quelque chose de tellement
réglé que c'en est attachant. Comme la migration des oiseaux.
Quelques détours – et je
croise la librairie d'Umberto Saba. Livres anciens, je ne m'arrête
pas. Plus loin, après piazza Unità, une librairie dont le nom
m'échappe. C'est la première où, si j'avais le sou, je pourrais me
ruiner. Beaucoup de livres de Slovènes qui vivent en Italie. Comme
je ne sais pas quoi acheter, je n'achète rien pour l'instant. À
moins de mourir, j'ai tout mon temps (et si je meurs, je n'aurais
plus la possibilité d'avoir des regrets). Je flâne. Longtemps. Puis
je repars. Je croise et recroise des gens que j'ai déjà vus. Piazza
Hortis, il y a deux bouquinistes. Je flâne, je fume. Dans
l'après-midi, nous sommes montés au château, nous avons admiré la
ville d'en haut. La simplicité de la phrase ne parlera qu'aux oisifs
(à ceux qui s'adonnent à l'otium) : la liberté n'est
ni un idéal, ni un fantasme, et encore moins un concept
philosophique, c'est une pratique.
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