mercredi 6 avril 2016

4ème billet : 6 avril,

Hier, mardi, première journée consacrée à l'installation et aux courses. Quelques aller-retour entre le canal et la piazza Unità. Émilie prend un café au caffè Specchi, elle a dévalisé l'office de tourisme et nous avons déjà un programme bien chargé pour la semaine. Vernissages, conférences, événements divers. Pour elle des cours de couture, de yoga et d'italien, pour moi des cours de slovène. Ce soir justement, elle nous a dégoté un spectacle dans une maison de la culture slovène, à Grotta Gigante, à quelques kilomètres de Trieste : Come diventare sloveni in cinquanta minuti. Le spectacle fait salle comble. À la fois à cause des fiches que je dois faire pour gagner quelques sous, de l'installation, des articles pour les colloques, et d'autres choses, je n'ai pas encore eu le temps d'écrire un texte auquel je pense depuis longtemps, et qui servirait de manifeste pour des publications à Trieste : Pour une littérature mineure.

Ce matin, la brume couvait la ville. Il Piccolo a publié assez vite d'assez belles photographies de cet événement météorologique. Ce soir circulent aussi des vidéos. La limite entre la mer et le ciel s'estompe et semble toujours disparaître. Je n'aime pas la phrase de Chateaubriand : « Le dernier souffle de l'Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence. » Et pourtant j'imagine qu'il y avait quelque chose d'assez vrai, à l'époque, pour lui, entre l'architecture qui n'a rien – ou pas grand-chose – d'italien, le karst derrière et au-dessus de la ville, la mer qui s'efface dans le ciel. « Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d'une chaîne de montagnes stériles : elle ne possède aucun monument. » Une impression de fin de civilisation, non pas dans le temps, mais dans l'espace. Pas seulement pour l'auteur du Génie du christianisme. Un limes romain ; une marche d'Empire. Si la ville est la fin d'un monde (la fin de l'ouest occidental avant l'Europe centrale et, pour beaucoup, l'orient), elle a longtemps été, comme principal port de l'empire austro-hongrois, une ouverture, et comme un début... La tangente de deux perspectives inversées. L'ordre architectural répond à cette géométrie des civilisations. Mais il y a un lyrisme de la temporalité qui est d'autant plus nostalgique qu'il est méconnu, intime, presque secret. Les voyageurs de passage, à les entendre, le sentent alors même qu'ils ignorent tout du particularisme triestin.
Trieste oubliée.
Trieste est bleu-gris. Les bâtiments eux-mêmes m'apparaissent d'un bleu pâle, un peu suranné, que rehaussent pourtant à la fois l'assise de leur style et la noirceur des pierres qui n'ont jamais été restaurées. Le bleu pâle, me semble-t-il, de Sant'Antonio Taumaturgo au fond du Canale grande, et la noirceur de la façade intérieure de la Casa dei Rispiarmo dans la rue éponyme. C'est bien comme cela. Et les restaurations sont si lentes et si nombreuses, qu'il n'est pas à craindre qu'il en sera un jour autrement.
Ce matin, je cherche au hasard des rues les librairies. Il me faut le Canzionere de Saba. J'espère aussi tomber sur des perles que je connais pas. Tout ce que je vois maintenant, je ne l'ai jamais vu avant. Je pouvais me l'imaginer, mais c'est aussi différent de mon imagination qu'une ville réelle l'est d'une autre. Je découvre la via XX settembre, piétonne. J'observe les gens. J'écoute. Première librairie, plus loin, via Torrebianca : c'est l'enseigne qui me guide, Transalpina, Libreria internazionale Editrice.
(En écrivant cela, Calvino me vient en tête.)
Ici, il y a tout pour Émilie : des cartes, des guides, des livres volumineux et techniques sur les sentiers du Carso (nous sommes repassés en fin d'après-midi après un spritz sur le Canale Grande).
Je m'attarde au rayon consacré à la ville. Trieste, plus que n'importe quelle ville, plus que Paris, plus que New York, plus que Rome même, est un thème livresque. C'est un personnage. Les vers de Saba si justes :

Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore

Trieste a une grâce
revêche. Si il plaît,
c'est comme un garnement âpre et vorace,
avec des yeux bleus et des mains trop grandes
pour offrir une fleur.

Tous les livres qui ont été écrits sur Trieste ! Je ne peux que me répéter cette phrase vide. Des livres divers, hétéroclites, savants, poétiques, romanesques, historiques, une multitude d'essais. Il faudrait plusieurs décennies pour lire tout cela, et une vie pour savoir tout ce qui y est dit. Car l'Histoire qui est là est une histoire qui nous est étrangère. Et je suis obligé (malgré moi donc) de me sentir français devant l'ignorance, de la part de la culture dont je suis issu, de tout cela. Cet orient de toute chose (« à l'orient de l'orient de l'orient », comme a dit quelque part Pessoa, et qui s'applique si bien à Trieste).
C'est vers la Slovénie que je veux regarder. C'est la porte de la minorité éternelle. Une petite porte vers un univers slave qui trouve sa limite à Vladivostok !
Entre le Canale Grande et la Piazza Unità (dont l'absence d'article m'a d'abord déconcerté – piazza dell'unità – et qui fait maintenant tellement sens), il y a, comme il y a cent ou cent cinquante ans, tous et toutes les bureaucrates des ministères, des banques, des chambres de commerce, qui viennent et vont dans des tenues impeccables, mais sans style, de leur office à la terrasse d'un café. Ça sent l'ordre vide et l'argent sale. Ou l'ordre sale. Propreté crasseuse. Quelque chose, néanmoins, de pittoresque, ou – encore, plus exactement – de livresque. C'est (encore encore) Pessoa qui postule comme bibliothécaire, et qu'on jette. Slataper qui peine à trouver un emploi dans une banque austro-hongroise. Tandis que Svevo y fait une tranquille carrière (tout comme Huysmans au ministère de l'Intérieur). Cet ordre bureaucratique a quelque chose de tellement réglé que c'en est attachant. Comme la migration des oiseaux.
Quelques détours – et je croise la librairie d'Umberto Saba. Livres anciens, je ne m'arrête pas. Plus loin, après piazza Unità, une librairie dont le nom m'échappe. C'est la première où, si j'avais le sou, je pourrais me ruiner. Beaucoup de livres de Slovènes qui vivent en Italie. Comme je ne sais pas quoi acheter, je n'achète rien pour l'instant. À moins de mourir, j'ai tout mon temps (et si je meurs, je n'aurais plus la possibilité d'avoir des regrets). Je flâne. Longtemps. Puis je repars. Je croise et recroise des gens que j'ai déjà vus. Piazza Hortis, il y a deux bouquinistes. Je flâne, je fume. Dans l'après-midi, nous sommes montés au château, nous avons admiré la ville d'en haut. La simplicité de la phrase ne parlera qu'aux oisifs (à ceux qui s'adonnent à l'otium) : la liberté n'est ni un idéal, ni un fantasme, et encore moins un concept philosophique, c'est une pratique.

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