Du voyage, on peut retenir les
suées dues à une veille de départ trop arrosée (c'était le
vernissage de Materia), la course du matin pour arranger
l'appartement et la voiture, un problème de GPS au Luxembourg qui
nous fait tourner une heure pour rien, – et la belle forêt noire.
La belle forêt noire jusqu'à Augsbourg, pour passer la nuit.
Aujourd'hui, la traversée des
Alpes autrichiennes – les sapins, les cimes enneigées –, et la
Slovénie qui, après les Alpes Juliennes, s'étale en une grande
plaine jusqu'à Ljubjana. La paix et la petitesse de Ljubjana ;
l'aisance de ses habitants, leur goût pour le clinquant (voitures,
habits, accessoires), comme dans tous les pays neufs, ou dont la
fierté nationale est blessée par la piètre réputation qu'ils ont
(ou pensent avoir) à l'étranger. La route vers Trieste – Trst
–, celle qui vient de Vienne, celle qu'il n'est plus possible de
faire en train malheureusement, le Carso, en slovène le Kras
et qu'on appelle en français le Karst, ce relief de
roche, vif et dur, sec et puissant, que Scipio Slataper le
nieztzschéen s'est approprié dans Il moi Carso, écrit à 22
ou 23 ans, avant d'aller mourir au front. Tout Trieste est déjà
dans les sons, et il n'y aurait presque rien d'autre à savoir que
ces sons pour connaître intimement Trieste. Le reste, c'est du
social, c'est du scolaire, presque du carcéral.
Quand on descend du Karst, la
baie s'ouvre comme une plaie et un paradis, le port découpe
l'Adriatique, c'est l'indentation des siècles du commerce. La ville
semble s'offrir d'elle-même, non seulement au regard, mais à tout
le corps qu'elle attend pour un parcours et une promenade.
Il est 17h et il y a de la
circulation. Nous avons rendez-vous, via Scipio Slataper, au 6, à
18h. Quinto piano. Sharon nous accueille, c'est une
Néo-zélandaise affable. L'appartement est très grand, et très peu
cher. Après une installation rapide, c'est notre première
promenade. On descend le Canale Grande, on salue Joyce, puis on
rejoint le bord de mer. Pris d'un doute, on demande la route à un
homme : c'est un réfugié afghan qui se plaint qu'il ne trouve
pas de travail ici. Sans travail, pas d'argent, et sans argent, pas
de vie, à cela rien à faire, et c'est en effet bien triste.
Beaucoup de gens sur le môle (il fait bon, il fait doux), beaucoup
de gens dans les bars, beaucoup de gens dans les restaurants. La
piazza Unità s'expose à nous, et c'est la formule « vaste et
majestueuse » qui convient encore le mieux à l'impression.
C'est l'ordre et le confort du classicisme et du baroque mêlés.
Viennois, en effet. Pour boire le spritz dont on rêve, on revient au
canal, plus chaleureux. Et on finit cette journée par une petite
pizzeria près de notre nouveau chez nous. L'Italie est toujours un
retour.