vendredi 8 avril 2016

5ème billet : 8 avril : poésie et bora scura

Hier matin il a fallu faire une fiche scolaire pour gagner un peu d'argent. Puis s'occuper du « courrier ». Émilie voulait aller piazza Hortis pour trouver des légumes frais. Il y avait les livres, des fleurs, des babioles, mais pas de fruits. La Mondadori n'est pas très intéressante, mais j'y ai encore découvert de nouveaux livres sur Trieste, de nouveaux auteurs, de nouveaux poètes. Il faudrait noter tout cela, traduire un peu, publier.
Petit tour de l'Emeroteca, toujours sur la place, et glanage des revues disponibles.
Après avoir écrit et travaillé, nous sommes repartis pour un vernissage dans un bar-librairie (où il n'y a presque pas de livres – ou alors à l'étage?) qui s'appelle « Knulp ». Dans la vieille ville. C'est par là-bas que nous avions à l'origine prévu d'habiter, avec Kseniya et Francesco, sur les hauteurs, via San Vito. Le quartier est sympathique, jeune, dynamique. En vogue. Comme la ville est aisée, cette jeunesse alternative est aisée elle aussi. Ça parade, ce n'est pas méchant, passablement snob, mais acceptable comparé à Bushwick ou Shoreditch.

Aujourd'hui, deux heures chez un bouquiniste près de Knulp : un euro – ou cinquante centimes – par livre. Ça s'entasse en colonnes, les colonnes s'accumulent en profondeur... Je cherche avant tout des livres de Triestines : la littérature est masculine parce qu'on ne prête attention qu'aux hommes. Il faut encore faire un petit effort avant de ne plus avoir, peut-être un jour, à en faire. L'équation reste problématique : la presque totalité de ce qui est publié est mauvais ; la grande majorité de ce qui est publié est écrit par des hommes ; donc il est difficile de trouver des écrits féminins intéressants. Beaucoup de poésie religieuse, – chez tout le monde. Et Dieu par-ci et Jésus par-là. Porcodio ! Aucun intérêt. De la soupe à l'eau. Un certain goût pour le vers cours : ce sont des effets dramatiques à bas prix. Des dizaines et des dizaines de livres, des centaines, sûrement des milliers et tout cela, il aurait peut-être fallu le préciser dès le début, autour de Trieste !
À se demander s'il y a encore un intérêt à inscrire un projet littéraire dans Trieste. En France, ce régionalisme (limité ici à la ville et sa campagne) est inconnu. Tellement inconnu que ce serait révolutionnaire (en dehors évidemment de relents conservateurs, et dans une volonté d'ouverture) de l'entreprendre. Redéfinir un centre par ce qui lui est le plus éloigné. Tisser des connexions (le texte est une texture).
Mais, contrairement à ce que j'imaginais, la littérature est encore bel et bien vivace aujourd'hui à Trieste. Très locale, voire limitée à l'enceinte de la ville, limitée aujourd'hui à des professeurs, à des journalistes surtout, mais existante.
Autre remarque : le recul nous permet aujourd'hui d'affirmer peut-être qu'il y a eu un âge d'or du livre, et donc de la littérature (puisque la littérature, telle qu'on la connaît, est informée par le livre, son media), dans la deuxième moitié du XXe siècle. Des années 50 jusque dans les années 90, avec sans doute un climax à la fin des années 70 ou 80. Tout le monde écrit, tout le monde lit, tout le monde publie. Une fois, un éditeur parisien me confiait qu'il trouvait ses plus belles perles dans les catalogues de ces années-là des grands éditeurs. Il y débusquait des livres qui n'avaient pas marché, qui n'étaient plus réimprimés, que leur échec commercial avait dévalué. Il rachetait les droits pour une bouchée de pain, et relançait la machine, avec tous les rouages de ses connaissances pour en faire un best-seller digne de ce qu'il en pensait. Je ne suis qu'éditeur amateur, et même dilettante, et je n'ai pas la patience – ni l'envie de m'assomer de tant de lectures. La curiosité, persévérante comme l'appétit sexuel, s'apaise après un effort plus ou moins long, plus ou moins béatifiant, pour renaître plus tard. Je fouille et farfouille. Je manque faire s'écrouler des colonnes entières sur d'autres colonnes, en domino, en désastre de Babel. J'ouvre tout, je lis plusieurs vers, à plusieurs endroits, je feuillette les titres, je jette parfois un coup d’œil à la présentation de l'auteur.e. Un livre retient cependant mon attention : Il Cavallo Blu. Paolo Alessi, 1992, Udine, Campanotto Editore. A priori, pas de Trieste. Le vers est si court que nous touchons presque au minimalisme. Une recherche rapide sur Internet n'a rien donné. J'ai aussi pris Amori e altre cose di mare, de Mauro Lesti. Un vieux livre en français de Judith Gautier, les traductions chez Lemerre d'Eschyle par Leconte de Lisle, un livre sur le palazzo à Mantova. Je vais passer du temps ici...
Il y aurait presque une pollution du tourisme littéraire... Mais croire cela serait peut-être saper tout fondement à l'écriture de voyage (et il n'y a rien à croire à part qu'on ne dit jamais vrai). Il faut repenser l'ensemble du mouvement : les écrivains (et les éditeurs) ne pensent qu'à leur petit succès, qu'à leurs petits livres, qu'à leur boutique. Ils n'y conspirent pas, ils y font leurs comptes.

Il y a du vent. J'ai lu sur Il Piccolo que c'était bora scura. La bora obscure. Est-ce ce vent chaud, assez léger (on sait qu'il peut être terrible), qui obscurcit le ciel ? Le bleu-gris devient bleu nuit.
Bientôt, il pleut un peu.

mercredi 6 avril 2016

4ème billet : 6 avril,

Hier, mardi, première journée consacrée à l'installation et aux courses. Quelques aller-retour entre le canal et la piazza Unità. Émilie prend un café au caffè Specchi, elle a dévalisé l'office de tourisme et nous avons déjà un programme bien chargé pour la semaine. Vernissages, conférences, événements divers. Pour elle des cours de couture, de yoga et d'italien, pour moi des cours de slovène. Ce soir justement, elle nous a dégoté un spectacle dans une maison de la culture slovène, à Grotta Gigante, à quelques kilomètres de Trieste : Come diventare sloveni in cinquanta minuti. Le spectacle fait salle comble. À la fois à cause des fiches que je dois faire pour gagner quelques sous, de l'installation, des articles pour les colloques, et d'autres choses, je n'ai pas encore eu le temps d'écrire un texte auquel je pense depuis longtemps, et qui servirait de manifeste pour des publications à Trieste : Pour une littérature mineure.

Ce matin, la brume couvait la ville. Il Piccolo a publié assez vite d'assez belles photographies de cet événement météorologique. Ce soir circulent aussi des vidéos. La limite entre la mer et le ciel s'estompe et semble toujours disparaître. Je n'aime pas la phrase de Chateaubriand : « Le dernier souffle de l'Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence. » Et pourtant j'imagine qu'il y avait quelque chose d'assez vrai, à l'époque, pour lui, entre l'architecture qui n'a rien – ou pas grand-chose – d'italien, le karst derrière et au-dessus de la ville, la mer qui s'efface dans le ciel. « Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d'une chaîne de montagnes stériles : elle ne possède aucun monument. » Une impression de fin de civilisation, non pas dans le temps, mais dans l'espace. Pas seulement pour l'auteur du Génie du christianisme. Un limes romain ; une marche d'Empire. Si la ville est la fin d'un monde (la fin de l'ouest occidental avant l'Europe centrale et, pour beaucoup, l'orient), elle a longtemps été, comme principal port de l'empire austro-hongrois, une ouverture, et comme un début... La tangente de deux perspectives inversées. L'ordre architectural répond à cette géométrie des civilisations. Mais il y a un lyrisme de la temporalité qui est d'autant plus nostalgique qu'il est méconnu, intime, presque secret. Les voyageurs de passage, à les entendre, le sentent alors même qu'ils ignorent tout du particularisme triestin.
Trieste oubliée.
Trieste est bleu-gris. Les bâtiments eux-mêmes m'apparaissent d'un bleu pâle, un peu suranné, que rehaussent pourtant à la fois l'assise de leur style et la noirceur des pierres qui n'ont jamais été restaurées. Le bleu pâle, me semble-t-il, de Sant'Antonio Taumaturgo au fond du Canale grande, et la noirceur de la façade intérieure de la Casa dei Rispiarmo dans la rue éponyme. C'est bien comme cela. Et les restaurations sont si lentes et si nombreuses, qu'il n'est pas à craindre qu'il en sera un jour autrement.
Ce matin, je cherche au hasard des rues les librairies. Il me faut le Canzionere de Saba. J'espère aussi tomber sur des perles que je connais pas. Tout ce que je vois maintenant, je ne l'ai jamais vu avant. Je pouvais me l'imaginer, mais c'est aussi différent de mon imagination qu'une ville réelle l'est d'une autre. Je découvre la via XX settembre, piétonne. J'observe les gens. J'écoute. Première librairie, plus loin, via Torrebianca : c'est l'enseigne qui me guide, Transalpina, Libreria internazionale Editrice.
(En écrivant cela, Calvino me vient en tête.)
Ici, il y a tout pour Émilie : des cartes, des guides, des livres volumineux et techniques sur les sentiers du Carso (nous sommes repassés en fin d'après-midi après un spritz sur le Canale Grande).
Je m'attarde au rayon consacré à la ville. Trieste, plus que n'importe quelle ville, plus que Paris, plus que New York, plus que Rome même, est un thème livresque. C'est un personnage. Les vers de Saba si justes :

Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore

Trieste a une grâce
revêche. Si il plaît,
c'est comme un garnement âpre et vorace,
avec des yeux bleus et des mains trop grandes
pour offrir une fleur.

Tous les livres qui ont été écrits sur Trieste ! Je ne peux que me répéter cette phrase vide. Des livres divers, hétéroclites, savants, poétiques, romanesques, historiques, une multitude d'essais. Il faudrait plusieurs décennies pour lire tout cela, et une vie pour savoir tout ce qui y est dit. Car l'Histoire qui est là est une histoire qui nous est étrangère. Et je suis obligé (malgré moi donc) de me sentir français devant l'ignorance, de la part de la culture dont je suis issu, de tout cela. Cet orient de toute chose (« à l'orient de l'orient de l'orient », comme a dit quelque part Pessoa, et qui s'applique si bien à Trieste).
C'est vers la Slovénie que je veux regarder. C'est la porte de la minorité éternelle. Une petite porte vers un univers slave qui trouve sa limite à Vladivostok !
Entre le Canale Grande et la Piazza Unità (dont l'absence d'article m'a d'abord déconcerté – piazza dell'unità – et qui fait maintenant tellement sens), il y a, comme il y a cent ou cent cinquante ans, tous et toutes les bureaucrates des ministères, des banques, des chambres de commerce, qui viennent et vont dans des tenues impeccables, mais sans style, de leur office à la terrasse d'un café. Ça sent l'ordre vide et l'argent sale. Ou l'ordre sale. Propreté crasseuse. Quelque chose, néanmoins, de pittoresque, ou – encore, plus exactement – de livresque. C'est (encore encore) Pessoa qui postule comme bibliothécaire, et qu'on jette. Slataper qui peine à trouver un emploi dans une banque austro-hongroise. Tandis que Svevo y fait une tranquille carrière (tout comme Huysmans au ministère de l'Intérieur). Cet ordre bureaucratique a quelque chose de tellement réglé que c'en est attachant. Comme la migration des oiseaux.
Quelques détours – et je croise la librairie d'Umberto Saba. Livres anciens, je ne m'arrête pas. Plus loin, après piazza Unità, une librairie dont le nom m'échappe. C'est la première où, si j'avais le sou, je pourrais me ruiner. Beaucoup de livres de Slovènes qui vivent en Italie. Comme je ne sais pas quoi acheter, je n'achète rien pour l'instant. À moins de mourir, j'ai tout mon temps (et si je meurs, je n'aurais plus la possibilité d'avoir des regrets). Je flâne. Longtemps. Puis je repars. Je croise et recroise des gens que j'ai déjà vus. Piazza Hortis, il y a deux bouquinistes. Je flâne, je fume. Dans l'après-midi, nous sommes montés au château, nous avons admiré la ville d'en haut. La simplicité de la phrase ne parlera qu'aux oisifs (à ceux qui s'adonnent à l'otium) : la liberté n'est ni un idéal, ni un fantasme, et encore moins un concept philosophique, c'est une pratique.

lundi 4 avril 2016

3ème billet : 4 avril, le voyage et l'arrivée à Trieste

Du voyage, on peut retenir les suées dues à une veille de départ trop arrosée (c'était le vernissage de Materia), la course du matin pour arranger l'appartement et la voiture, un problème de GPS au Luxembourg qui nous fait tourner une heure pour rien, – et la belle forêt noire. La belle forêt noire jusqu'à Augsbourg, pour passer la nuit.
Aujourd'hui, la traversée des Alpes autrichiennes – les sapins, les cimes enneigées –, et la Slovénie qui, après les Alpes Juliennes, s'étale en une grande plaine jusqu'à Ljubjana. La paix et la petitesse de Ljubjana ; l'aisance de ses habitants, leur goût pour le clinquant (voitures, habits, accessoires), comme dans tous les pays neufs, ou dont la fierté nationale est blessée par la piètre réputation qu'ils ont (ou pensent avoir) à l'étranger. La route vers Trieste – Trst –, celle qui vient de Vienne, celle qu'il n'est plus possible de faire en train malheureusement, le Carso, en slovène le Kras et qu'on appelle en français le Karst, ce relief de roche, vif et dur, sec et puissant, que Scipio Slataper le nieztzschéen s'est approprié dans Il moi Carso, écrit à 22 ou 23 ans, avant d'aller mourir au front. Tout Trieste est déjà dans les sons, et il n'y aurait presque rien d'autre à savoir que ces sons pour connaître intimement Trieste. Le reste, c'est du social, c'est du scolaire, presque du carcéral.
Quand on descend du Karst, la baie s'ouvre comme une plaie et un paradis, le port découpe l'Adriatique, c'est l'indentation des siècles du commerce. La ville semble s'offrir d'elle-même, non seulement au regard, mais à tout le corps qu'elle attend pour un parcours et une promenade.
Il est 17h et il y a de la circulation. Nous avons rendez-vous, via Scipio Slataper, au 6, à 18h. Quinto piano. Sharon nous accueille, c'est une Néo-zélandaise affable. L'appartement est très grand, et très peu cher. Après une installation rapide, c'est notre première promenade. On descend le Canale Grande, on salue Joyce, puis on rejoint le bord de mer. Pris d'un doute, on demande la route à un homme : c'est un réfugié afghan qui se plaint qu'il ne trouve pas de travail ici. Sans travail, pas d'argent, et sans argent, pas de vie, à cela rien à faire, et c'est en effet bien triste. Beaucoup de gens sur le môle (il fait bon, il fait doux), beaucoup de gens dans les bars, beaucoup de gens dans les restaurants. La piazza Unità s'expose à nous, et c'est la formule « vaste et majestueuse » qui convient encore le mieux à l'impression. C'est l'ordre et le confort du classicisme et du baroque mêlés. Viennois, en effet. Pour boire le spritz dont on rêve, on revient au canal, plus chaleureux. Et on finit cette journée par une petite pizzeria près de notre nouveau chez nous. L'Italie est toujours un retour.